Ils seront 22 athlètes romands à Londres, onze hommes et onze femmes venus de nos six cantons, inscrits dans quatorze sports. La benjamine a 19 ans, la doyenne 46. Seulement cinq d’entre eux étaient présents il y a quatre ans à Pékin. En sillonnant la Romandie (et au-delà) durant un mois pour partir à leur rencontre, nous avons découvert des sportifs ouverts, naturels, un peu débordés mais souvent heureux d’être un peu médiatisés, intimidés parfois, amusés souvent. Des gens sains. Des gens bien.
En les écoutant, nous avons constaté qu’ils racontaient souvent la même vie. Qu’ils fassent de l’escrime ou du beachvolley, de la voile ou du judo, ils partagent les mêmes rêves et traversent les mêmes difficultés, portés par les mêmes valeurs. Bien sûr, certains gagnent plus d’argent et bénéficient de meilleures conditions matérielles mais, sur le fond, c’est sous la même bannière de la passion qu’ils défendront les couleurs de la Suisse aux Jeux olympiques. Plutôt que de vous les présenter individuellement en insistant sur ce qui les distingue, nous avons choisi d’évoquer ce qui les rassemble et de les fondre en un seul portrait, celui de l’athlète romand en 2012.
Pour lui ou pour elle, participer aux Jeux olympiques est un rêve. La judoka genevoise Juliane Robra se souvient de «Freddie Mercury et Montserrat Caballé chantant l’hymne des Jeux de Barcelone», le cavalier jurassien Steve Guerdat de s’être levé au milieu de la nuit en 1988 pour suivre son père, Philippe, à Séoul. «Il n’y a pas plus haut comme objectif», affirme la sprinteuse vaudoise Ellen Sprunger. «Tout le monde s’intéresse aux JO, on sort de notre cercle de passionnés», observe Steve Guerdat. «En voile, la Coupe de l’America a plus de prestige, constate le Genevois Romuald Hausser, mais sur Alinghi seize marins sur 17 étaient passés par les Jeux.» Nathalie Dielen a eu le déclic à Sydney en 2000. «J’étais là comme spectatrice, je me suis promis d’y revenir comme athlète.» Axel Müller, jeune archer de Champéry, a l’impression d’y être déjà. «Maintenant que je suis qualifié, je sais déjà que ça va être magnifique.»
«C’est la plus grande compétition à laquelle un sportif puisse rêver de participer un jour», disent-ils en chœur. Pour en être, l’athlète romand type se consacre totalement à son sport mais n’en vit pas ou mal. Il habite chez ses parents ou dans une petite chambre non loin de son centre d’entraînement. «Mon petit frère trouve super classe que j’aie une chambre pour moi seule, rigole Juliane Robra. Mon grand frère, lui, a son appart et va en vacances. Moi, je suis déjà contente de pouvoir me consacrer à 100% au judo.» Les étudiants étirent leurs études au maximum. La joueuse de badminton neuchâteloise Sabrina Jaquet a fait deux ans de pause dans ses études de maître de sport. «Je suis pro deux mois par an», sourit l’escrimeuse valaisanne Tiffany Géroudet.
Ceux qui travaillaient ont arrêté ou ont réduit leur activité. Entre les entraînements sur l’eau, la préparation physique et la recherche de sponsors, la Neuchâteloise Nathalie Brugger (voile) se dédie à 100% à son sport depuis un an. La Vaudoise Nathalie Dielen a arrêté de travailler en 2003 pour tirer 60 000 flèches par an. La tireuse à la carabine fribourgeoise Annik Marguet, laborantine en chimie, ne travaille plus qu’à 40%. «Je ne peux pas arrêter mon travail deux ans; là aussi, ça évolue vite. Et puis j’ai besoin de cette rentrée financière.»
35 HEURES PAR SEMAINE
Alors il faut jongler. Ellen Sprunger étudie et bosse à 50% pour sa fédération, où elle essaie de développer l’athlétisme. «Je ne suis pas une étudiante comme les autres, constate la kayakiste genevoise Elise Chabbey. Je ne sors pas, je ne fais pas la fête, j’ai manqué six semaines de cours.» Le jeune archer valaisan Axel Müller fait ses 35 heures (de tir) en plus de l’école de commerce à Martigny. «Très peu de gens se rendent compte de ce que cela implique vraiment», lâche la nageuse genevoise Swann Oberson. Ce que cela implique vraiment: 20 à 35 heures d’entraînement par semaine selon le sport, presque tous les jours, presque toutes les semaines. Depuis deux ans, Swann Oberson s’entraîne tous les jours sauf le dimanche, 7 heures par jour à raison de trois entraînements, deux en piscine et un de musculation.
«Je sais déjà que ça va être magnifique!» Axel Müller, tireur à l’arc
«Je prends cinq repas par jour, ingurgite 7000 calories, mais je suis encore trop maigre.» Ah, être pro! Pouvoir donc s’entraîner dans de bonnes conditions… Le rameur genevois Lucas Tramèr, étudiant en médecine à Fribourg, a vécu cette sensation… lors de son école de recrue à Macolin. «Un camp d’entraînement de dixhuit semaines, résume-t-il. Nous avons beaucoup progressé grâce à cela.» Nathalie Brugger a navigué deux ans sur le Ladycat de Dona Bertarelli. «Je me suis demandé pourquoi il y avait des sponsors pour les D35 et pas pour la voile olympique. L’argent appelle l’argent… Et puis eux sont sur les lacs romands; moi, je ne navigue jamais en Suisse.» Elle n’est pas la seule. Pour la plupart, les athlètes romands ne s’entraînent pas en Romandie. Swann Oberson nage en Allemagne ou au Tessin, Juliane Robra vit à Macolin depuis 2005, Steve Guerdat est basé à Herrliberg (ZH). Le Versoisien Romuald Hausser n’a pas navigué «sérieusement» sur le lac Léman depuis deux ans. Les Sprunger vont en Afrique du Sud et à Berne. «Aujourd’hui, je suis parfaitement bilingue françaissuisse allemand», se marre Ellen Sprunger. Sabrina Jaquet a aussi appris l’allemand en s’installant à Belp, où se concentre l’élite du badminton suisse. Le Genevois Sébastien Chevallier, basé à Berne depuis trois ans, a, lui, carrément pris l’accent. «Le beach-volley suisse existe surtout en Suisse alémanique. A mon premier camp avec l’équipe nationale, je ne comprenais rien. On m’a bien fait comprendre que c’était à moi de m’adapter.»
Ils ne sont qu’une poignée à viser clairement une médaille à Londres. Sixième à Pékin, Nathalie Brugger ambitionne une place sur le podium, tout en reconnaissant que «dix filles peuvent y prétendre». «On est quinze pour trois médailles, la chance fait partie du sport», explique Steve Guerdat. En escrime, «cela se jouera sur les sensations du jour», estime Tiffany Géroudet.
LA DURE LOI DU SPORT
Nathalie Dielen, Axel Müller, Annik Marguet, Sabrina Jaquet ou Ludovic Chammartin savent que leur parcours dépendra en partie du tirage au sort. Mais même contre un adversaire plus faible, rien n’est acquis. «Un balayage et c’est fini, assure Juliane Robra. Le judo, ça peut aller super vite.»
Ils l’acceptent, cette dure loi du sport, parce qu’ils la vivent au quotidien. Augustin Maillefer embarque dans le bateau (quatre de couple) que son frère aîné a qualifié. Blessé, Jérémy Maillefer n’ira pas aux Jeux. «J’aurais préféré qu’il puisse venir, mais j’essaie de faire la part des choses», dit Augustin. Ludovic Chammartin sera à Londres alors que son «partenaire d’entraînement depuis six ans passait tout près». En relais, elles étaient sept pour six places. «C’est tombé sur Marisa Lavanchy, cela aurait pu être moi. Il n’y a pas grand-chose à dire…» évoque avec pudeur Clélia Reuse.
ET APRÈS?
Les Jeux vont passer vite. Très vite. Après? «On va connaître une sorte de baby-blues postolympique, prévient Annik Marguet. On aura atteint notre objectif et il faudra retrouver une motivation.» Tiffany Géroudet doit terminer son bachelor en agroalimentaire. Clélia Reuse doit des heures à son employeur, la commune de Riddes. Les étudiants vont se remettre aux études. Pour beaucoup, l’année postolympique sera celle de la remise à niveau professionnelle, estudiantine, sociale ou même simplement corporelle. Swann Oberson n’a «pas envie d’arrêter, juste de couper un peu pour récupérer de la fatigue physique et mentale».
Augustin Maillefer veut aller à Rio en 2016, avec son frère Jérémy cette fois. Nathalie Brugger est moins sûre. «Rio, ça fait rêver, mais aurai-je encore envie? J’aurai 30 ans. J’ai aussi envie d’avoir une vie, un salaire, un appartement.»
Ils dédient leur jeunesse et consacrent toute leur énergie à ce qu’ils ne considèrent pourtant que comme une parenthèse dans leur existence. Mais quelle parenthèse! De celles qui illuminent une vie entière. «J’ai vécu des choses magnifiques que je n’aurais jamais pu vivre sans le sport», s’émerveille Lea Sprunger. «Le sport m’a aussi appris à avoir un objectif, une discipline, à savoir me relever et me dépasser», ajoute sa sœur Ellen. «Chaque fois que l’on part en voyage, on se dit qu’on a de la chance, que ça vaut le coup.» «C’est un choix de vie, affine Nathalie Brugger. On en accepte les conséquences. Je n’ai pas envie d’avoir des regrets plus tard.» «Du jour où j’ai débuté le tir, j’y suis allée tous les jours. C’est ma passion», dit simplement Nathalie Dielen. Et Juliane Robra de conclure au nom de tous: «Je n’ai pas la sensation de faire des sacrifices. C’est ma vie.»
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