«Si tu peux rencontrer triomphe après défaite/Et recevoir ces deux menteurs d’un même front.»
Ces deux vers extraits du célèbre poème Si, de Rudyard Kipling, sont gravés au-dessus de la porte qui donne accès au Center Court de Wimbledon. Les joueurs s’y arrêtent quelques instants, au terme d’un trajet de deux minutes et trente secondes dans les couloirs de l’All England Lawn Tennis and Croquet Club. Pour ne pas se perdre dans ce dédale, ils sont conduits par Dan Bloxham, responsable de l’école de tennis. La petite procession avance en file indienne dans un silence quasi religieux, seulement entrecoupé par les messages radio des deux officiers de sécurité qui encadrent le convoi.
Arrivé devant la porte, Andy Murray a-t-il lu, levé la tête ou regardé ses chaussettes, lui qui restait sur trois défaites en finales de Grand Chelem, lui qui portait sur ses épaules septante-six ans d’attente d’un peuple fou de tennis? Roger Federer marchait sûrement tête haute, mais il n’avait pas besoin de relire Kipling. Triomphe après défaite… Toute sa carrière tient dans ces trois mots. Encensé lorsqu’il gagnait, enterré depuis qu’il perd, et lui seul pour garder la tête froide.
Allait-il gagner, allait-il perdre? Après deux éliminations prématurées en 2009 et 2010, la question ne se posait plus. Fini, Federer! Place à Nadal et Djokovic, les nouveaux monstres. Depuis l’élimination précoce de l’Espagnol au deuxième tour puis sa victoire autoritaire en demi-finale sur le Serbe (numéro un mondial et tenant du titre), la question ne se posait pas. Qui connaît Federer sait que le Suisse ne rate jamais ses rendez-vous avec l’histoire. Pour lui, celle-ci s’est souvent écrite à Wimbledon. Il y signa son premier grand exploit en battant son idole, Pete Sampras, lors de leur unique confrontation en 2001, y remporta son premier titre majeur en 2003, y perdit sa couronne en 2008 lors d’une finale homérique face à Rafael Nadal (qui le grandit peut-être plus encore que s’il l’eût emporté), la récupéra une première fois en 2009. «C’est ici que je suis le meilleur, je ne sais pas vraiment pourquoi…» avoue le Suisse. Philip Brook, chairman du club, a une explication. «Etre sur le Center Court pour la finale des Championships, c’est quand même dur à battre en termes de sensations.»
Andy Murray l’éprouva douloureusement. Premier Britannique en finale depuis 1938, l’Ecossais voulait écrire sa propre histoire, soutenu par tout un peuple assis en tribunes (le prince Charles, Kate Middleton et sa soeur Pippa, le couple Beckham, les prime ministers anglais et écossais, le maire de Londres) ou dans l’herbe, aux abords du stade.
Très indécise durant deux heures, le temps peut-être pour Roger de permettre au public de prendre la mesure de la bravoure de Murray, la finale bascula irrémédiablement après l’interruption due à la pluie. Le Center Court sous toit, Federer posa son couvercle sur la marmite, cuisinant son adversaire à l’étouffée en l’agressant sur ses deuxièmes balles de service, en le poussant à la faute. Plus le match avançait et plus le Bâlois se libérait. Relâchement total. Contrôle total. Sur la seconde balle de match, l’expérience triomphait de l’espérance de tout un royaume et le maître des lieux retrouvait son bien. «C’est comme s’il ne m’avait jamais quitté», dit-il à propos du curieux trophée surmonté d’un ananas.
Comme à Roland-Garros en 2009, il aurait pu ajouter en conférence de presse: «J’avais raison et vous aviez tort.» Mais l’heure n’était pas à la revanche et ne sera jamais à la rancœur. «Bien sûr, je comprends qu’on veuille être le premier à avoir mentionné mon déclin…» répond-il aujourd’hui dans un sourire. Depuis dimanche, tout le monde prétend y avoir «toujours cru quand tous les autres voulaient l’enterrer». C’est oublier les critiques, les commentaires désobligeants, voire acides, lorsque le Bâlois déçut en Coupe Davis, où il brilla par son absence en 2010 au Kazakhstan, ou par sa nonchalance en février dernier à Fribourg.
«Si tu peux supporter d’entendre tes paroles/ Travesties par des gueux pour exciter des sots.»
Une rapide plongée dans nos archives nous permet d’écrire que L’illustré n’a pas à retourner sa veste. Non pas en raison d’une quelconque clairvoyance, mais parce que le doute devait profiter au génie. Parce que Federer a toujours fait ce que personne d’autre ne fait. Parce que, il y a quelques années, nous lui avions demandé s’il existait une photo de lui avec tous ses trophées majeurs. Il devait en compter huit ou neuf. «Il n’y en a pas et nous n’en ferons pas», avait répondu Mirka – à l’époque, elle gérait encore les demandes médiatiques par SMS –, car dans l’esprit du couple il ne pouvait y avoir de bilan avant que la dernière balle du dernier match ne soit jouée. On s’en rapproche, même si Roger a prolongé l’échéance, longtemps fixée aux Jeux de Londres, jusqu’à ceux de Rio en 2016. Une façon comme une autre d’évacuer la question de sa retraite.
L’autre façon aura été de devenir numéro un mondial pour la troisième fois. Revenir deux fois au sommet est un exploit sans doute unique. Diego Maradona, Michael Jordan, Michael Schumacher ont réussi un premier come-back, mais échoué dans leur seconde tentative. Seul Mohammed Ali, trois fois champion du monde de boxe, est au niveau de Federer. Ce n’était pourtant pas son objectif. «Les classements au tennis sont très éphémères, expliquait-il en novembre dernier. Tu peux gagner un très grand nombre de points en très peu de temps et tout reperdre aussi vite l’année suivante.»
«Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties/ Sans un geste et sans un soupir.»
«Mais, si je devais de nouveau réussir à jouer à la perfection pendant une longue période, ajoutait Roger, alors tout serait possible.» A condition d’y croire. «Le feu doit continuer à brûler en moi, sinon cela devient difficile.»
La différence, c’est que le Suisse n’a jamais vraiment quitté le sommet. Numéro deux ou trois, numéro quatre très brièvement, mais toujours tout près des meilleurs. «L’an dernier, il ne m’a pas manqué grand-chose à Londres et à New York. Je ne suis pas passé loin d’une saison fantastique, cela a tenu à trois ou quatre matchs seulement.» Peut-être lui fallait-il le temps de digérer son statut – assez inhabituel à son niveau – de père de famille.
«Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre», écrit Kipling. «On oublie parfois que je suis le père de jumelles. Cela a eu un impact énorme sur ma vie. Le seul fait de mettre les choses en place a été un défi. Cela semble avoir eu un effet positif sur mon jeu, car je joue mon meilleur tennis en ce moment. La victoire d’aujourd’hui est un rêve devenu réalité pour moi et pour ma famille.»
A 30 ans passés, à plus de 1000 matchs disputés, 100 finales jouées, 70 titres gagnés et quelques centaines de millions de francs amassés, le Suisse n’a plus rien à prouver, mais il continuer d’aimer sa vie et son sport. Il n’est ni blasé ni repu, plus économe de ses efforts, mais toujours aussi bon.
«Si tu sais méditer, observer et connaître/Sans jamais devenir sceptique ou destructeur.»
Il choisit ses tournois, s’impose de longs breaks (six semaines en septembre, de nouveau six semaines au printemps) et se concentre sur les tournois du Grand Chelem et les Jeux olympiques, dont les épreuves de tennis se dérouleront dans son jardin de Wimbledon. Il continue d’avancer, mû par une nouvelle philosophie. «Je me concentre sur l’essentiel. J’essaie d’assembler les pièces du puzzle: bien me préparer, bien me reposer, veiller au bien-être de ma famille. Et tant mieux si cela me mène au succès.»
«Si tu peux rencontrer triomphe après défaite…»
Le Bâlois eut l’élégance suprême de ne pas en rajouter dimanche, contenant tant bien que mal une émotion que l’on imaginait intense. N’ayant pu libérer ses larmes, il vécut toute la cérémonie protocolaire avec une boule au fond de la gorge. Assis sur sa chaise, il regarda le public qui pleurait avec Andy Murray. Il regarda son épouse Mirka et sa mère Lynette, qui tenaient chacune l’une de ses jumelles. Il regarda Charlene Riva et Myla Rose, espérant sans doute qu’elles soient assez grandes pour se souvenir plus tard de ce moment. Il regarda enfin son père, Robert, toujours débonnaire et digne sous sa casquette rouge. Plus ému qu’à l’accoutumée, Robert regardait Roger et semblait lui dire: «Tu es un homme, mon fils.»
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