Yann Jauss, 34 ans, est une bonne nature. Sa belle carrure de sportif salue tout le monde dans la cafétéria de Swiss Tennis, à Bienne. Le jour où nous le rencontrons, il y dispute une compétition de tennis en fauteuil roulant. Comme le pays entier, il a vu l’accident de Ronny Keller. Sauf que lui a vécu le même drame, d’une manière étonnamment identique.
C’était il y a cinq ans et demi, le 9 octobre 2007. Avec son équipe de troisième ligue du HC Reuchenette (Jura bernois), il disputait le premier match de la saison, contre le HC Reconvilier. Pour une fois, cet attaquant ultracorrect – «j’ai même déjà réalisé une saison blanche, sans récolter aucune pénalité. J’étais plutôt du genre à glisser une plaisanterie lors de l’engagement» – joue au poste de défenseur. A la 24e minute, il va sur un puck, poursuivi par un adversaire. «J’ai freiné pour changer de direction. Et je me suis fait attraper. Ensuite aucune idée, c’est une machine à laver. Je tombe, je suis par terre, je tape la bande.» Dix secondes plus tard, il comprend que le bas de son corps ne répond plus. Il est touché entre la onzième et la douzième vertèbre, paraplégique.
«J’AIME LA VIE»
Il passera plus de trois mois à l’hôpital, à Zurich. «Mais j’ai eu la chance de posséder un entourage, des amis, une famille extraordinaire. D’avoir un caractère très positif, d’aimer la vie, les contacts. Cela ne m’a pas sauvé, mais cela m’a aidé. A la clinique, j’ai eu des visites tout le temps. Mon meilleur ami a même créé un blog avec mes horaires, comme un attaché de presse. Je ne me suis jamais sentimal.» Quand il sort, son entreprise, à Studen (BE), lui propose trois jobs différents. Il se reconvertit, passe du montage en machines au bureau technique, après avoir recommencé un apprentissage.
Les images du choc entre Keller et Schnyder l’ont pétrifié: «Je n’ai pas tilté la première fois que je les ai vues. Puis, après quelques secondes de réflexion, je me suis dit: «Mais c’est moi, la même situation de jeu, au même endroit!» Et là, cela m’a bien remué… Car je n’avais aucune image de mon accident. Là, j’ai pu en mettre. Je suis quand même étonné que cela puisse se reproduire ainsi, si peu de temps après moi.» Il baisse le ton, il sait ce que Keller va devoir traverser.
Lui, après son accident, a voulu évacuer tout sentiment de rancœur, ne pas croupir dans l’injustice. Il a par exemple renoncé à entamer des poursuites judiciaires. «Mon avocat a estimé que cela n’en valait pas la peine, avec une issue défavorable presque certaine. On a conclu que c’était la faute à pas de chance. Ce n’est pas dans mon caractère de m’énerver là-dessus. Je suis passé à autre chose.» Son agresseur lui a envoyé un SMS deux jours après le choc. «J’étais encore aux soins intensifs, sonné. Je n’ai pas su quoi répondre. Et je ne l’ai finalement jamais vu. Parfois j’aimerais bien savoir comment il va, comment il le vit. Cela pourrait peut-être le soulager. Moi, je vis bien, ce n’est pas un poids.»
Il ne veut pas pointer le doigt sur son sport. «Le jeu a changé, les contacts sont plus importants. Même au niveau des petites ligues, cela va plus vite. Aucun équipement ne pourra jamais empêcher ce genre de blessures.» Pas de révolte? Il hésite… «Après, il faudrait être encore plus intransigeant par rapport à ce genre de charges.» Telle celle de Schnyder contre Keller? «Je veux rester très prudent. Mais les deux joueurs sont quand même à un mètre de la bande et le geste est là... Cela dit, il se passe des charges tellement plus soutenues et il n’arrive rien.»
LES PETITS INSTANTS
Lui, profondément amoureux de son sport, a tout de suite voulu reprendre le chemin des patinoires. Son club lui a même demandé d’en devenir l’entraîneur. C’est donc lui qui dirige depuis plusieurs saisons son équipe d’une vingtaine de joueurs, avec sa chaise roulante qui glisse sur la glace pendant les entraînements. Il s’avoue assez fier que son équipe «fasse du jeu», alors qu’elle avait la réputation d’être plutôt rugueuse. «Après mon accident, mon père, un ex-joueur et entraîneur, m’a dit qu’il ne remettrait plus les pieds au match. C’est moi qui l’y ai emmené. En mai, nous allons ensemble aux Mondiaux, en Suède.»
Keller? «Quand il ira mieux, j’ai bien envie de m’approcher de lui. Maintenant je ne serais qu’un nom parmi tant d’autres. Je vais attendre un moment.» Peut-être se présentera-t-il au travers de la Fondation Pat Schafhauser, du nom de ce hockeyeur davosien victime d’un semblable accident en 1995. Cet organisme a notamment aidé Yann Jauss à acquérir un véhicule, adapté à son handicap.
Il s’arrête: «Oui, j’ai changé, j’espère dans le bon sens. Je me rends plus compte des petits moments de bonheur, des amis, de la famille. Une terrasse, du soleil, quelqu’un qui me dit bonjour et je me dis que je suis toujours là, dans la société, encore intégré d’une certaine manière.» Voilà, il s’arrête de parler, il doit aller jouer un match de double. «Eh Yann, au boulot!» lui crie son partenaire. Il a choisi le côté de la vie.
«RONNY SE METTAIT TOUJOURS AU SERVICE DE L’ÉQUIPE»
Paraplégique à la suite d’un choc dans la patinoire d’Olten il y a dix jours, le défenseur Ronny Keller a longtemps joué au LHC. L’entraîneur lausannois Gerd Zenhäusern évoque le joueur thurgovien avec lequel il cultive une solide amitié.
Une charge. Le corps projeté à l’horizontale contre la bande blanche. La tête qui frappe le mur à la perpendiculaire. Et plus de sensation dans le bas du corps. Plus jamais. Le mardi soir 5 mars, à Olten, trois minutes seulement avant la fin du match, Ronny Keller a vu sa carrière de hockeyeur et sa vie entière se fracasser contre le bord de la patinoire après une charge du défenseur du SC Langenthal Stefan Schnyder. Le verdict médical le lendemain est tragique: «La grave lésion de la quatrième vertèbre thoracique entraînera une paralysie médullaire permanente», communique le Centre suisse des paraplégiques de Nottwil où il a été opéré. «On est tous choqués», explique Gerd Zenhäusern.
L’entraîneur du Lausanne Hockey Club connaît bien Ronny Keller. Il a joué avec lui au LHC de 2002 à 2005. «Depuis, on est toujours restés en contact, c’est un copain. Le 2 janvier dernier, on s’est encore vus à Weinfelden avant le match contre Thurgovie.» Car au moment du drame, l’attaquant thurgovien avait été prêté par son club à Olten pour renforcer l’équipe soleuroise durant les play-off. «Quand j’ai appris l’accident, je lui ai envoyé un texto juste après le match et un autre le lendemain, glisse l’entraîneur lausannois attristé. A vrai dire, je roule avec son scooter que je lui avais repris après son départ.» L’entraîneur vaudois décrit un homme responsable, réfléchi, très posé. «C’est vraiment quelqu’un d’apprécié. Partout où il est allé, il s’est très bien intégré, c’est un joueur qui se mettait toujours au service de l’équipe. Il préférait adresser une bonne passe plutôt qu’un mauvais shoot.» A Thurgovie, Ronny Keller était d’ailleurs capitaine de l’équipe.
IL PENSAIT À SON AVENIR
«C’est quelqu’un de plutôt calme qui pensait à son avenir. Il travaillait à côté du hockey dans une petite entreprise. C’est aussi pour cela qu’il est retourné du côté de Thurgovie pour préparer son après-carrière. Il avait aussi passé plusieurs brevets d’entraîneur et s’était investi dans la formation des juniors du club.» Un joueur également soucieux de se protéger physiquement. C’était d’ailleurs l’un des rares hockeyeurs de la ligue à jouer avec un casque intégral protégeant tout le bas du visage depuis qu’il s’était fait briser la mâchoire et quelques dents lors d’un match amical, il y a quelques années.
Gerd Zenhäusern est visiblement touché par la tragédie qui a frappé son ancien coéquipier. «Bien sûr, c’est dur pour tout le monde. C’est un gars qui jouait dans la même ligue que nous, beaucoup l’ont eu comme coéquipier, ça fait réfléchir. Le jeu aujourd’hui est plus rapide, les athlètes encore mieux préparés physiquement, ce qui rend parfois les chocs plus violents. Il faut absolument que les joueurs fassent preuve de respect. Pour tout hockeyeur, la règle doit être de ne pas «checker» quand on peut lire le numéro de son adversaire dans le dos.» Le numéro 23, lui, ne se relèvera malheureusement pas.
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